CHAPITRE V

L’installation de Cedric à Hampton fit naturellement sensation dans le monde. La société londonienne n’eut cependant pas le privilège de se former, dès l’abord, une opinion à son sujet ; l’Angleterre sortait à peine de la crise financière – la crise et Cedric arrivèrent, en fait, au même moment – et Lady Montdore, bien que non touchée financièrement, jugea qu’il ne valait pas la peine, en l’absence de tout divertissement à Londres, de laisser ouvert l’hôtel Montdore. Elle fit poser les housses dans toute la maison, à l’exception de deux pièces réservées à Lord Montdore quand il lui conviendrait d’aller à la Chambre des Lords.

Lady Montdore et Cedric renoncèrent donc à séjourner à Londres ; ils s’y rendaient de temps en temps, mais en revenaient le soir même. Les grandes réceptions à Hampton furent également abandonnées. Lady Montdore assurait que les gens ne savaient parler d’autre chose que de leurs revers financiers et qu’une telle conversation lui paraissait insupportable. Mais je crois qu’elle désirait avant tout demeurer seule à jouir des charmes de Cedric.

Le Comté, cependant, bruissait et bourdonnait des faits et gestes de ce dernier ; on n’y parlait que de lui. Il est à peine besoin de dire qu’oncle Matthew, dès le premier coup d’œil jeté à Cedric, avait découvert que le mot « rat d’égout » – son qualificatif favori – était désormais impropre et dépassé. Les airs furibonds, les yeux flamboyants et les grincements de dents, réservés jusqu’alors à Boy Dougdale, ressuscitèrent avec une frénésie cent fois accrue à la seule pensée de Cedric et s’accompagnèrent désormais de veines gonflées à éclater et de grognements apoplectiques. À Alconleigh les tiroirs où moisissaient les haines accumulées de mon oncle furent débarrassés de leurs chiffons de papier jauni et remplis de petits papiers neufs sur lesquels s’étalait, en lettres soigneusement moulées à l’encre noire, le nom détesté : Cedric Hampton. Le quai de la gare d’Oxford fut même le lieu d’une scène épouvantable. Cedric, qui avait égaré son exemplaire d’abonnement, alla acheter Vogue au kiosque des journaux. Oncle Matthew, de son côté, qui arpentait le quai en attendant son train, s’aperçut tout d’un coup que les coutures du manteau de Cedric étaient bordées d’un passepoil de couleur contrastée. C’en était trop, et cette découverte lui fit perdre son sang-froid ; il fondit sur Cedric et se mit à le secouer comme un prunier. Par bonheur, le convoi entra en gare à cet instant et mon oncle, que la seule idée de manquer un train rendait à demi fou, lâcha Cedric et se précipita vers son wagon.

« Comment imaginer, me disait Cedric quelques jours plus tard, que l’achat de Vogue Magazine puisse offrir tant de danger ! Le numéro en valait le risque, cependant. Ces délicieuses modes de printemps ! »

Les petites Radlett, en revanche, étaient éperdument amoureuses de Cedric et furieuses contre moi parce que je ne voulais pas leur permettre de le rencontrer à la maison ; tante Sadie, qui prenait rarement des décisions aussi énergiques, m’avait solennellement priée de tenir ses filles à l’écart de Cedric, et les prières de tante Sadie avaient pour moi force de loi. J’étais moi-même épouse et mère et, tout imbue des principes que m’inspirait mon nouvel état, je jugeais que la compagnie de Cedric convenait peu à la jeunesse. Chaque fois qu’il m’annonçait sa visite, je prenais donc grand soin de renvoyer à leurs travaux les étudiants qui se trouvaient de passage à la maison.

 

Oncle Matthew tombait rarement d’accord avec ses voisins sur quelque sujet que ce fût. Il méprisait d’ailleurs leurs opinions, et eux, de leur côté, habitués à prendre leurs mots d’ordre auprès des sages Boreley, s’accoutumaient mal à la violence de ses humeurs. L’unanimité cependant se fit aussitôt sur la personne de Cedric. Bien qu’ils fussent incapables d’éprouver des exécrations aussi passionnées que celles d’oncle Matthew, les Boreley n’étaient pas sans préjugés et nourrissaient une insurmontable animosité contre certains types sociaux, comme les étrangers par exemple, les femmes bien habillées et le parti travailliste. Le sommet de l’horreur était représenté, à leurs yeux, par les esthètes, « vous savez, ces horribles créatures efféminées et inverties ». Dès lors, quand Lady Montdore, qu’ils ne pouvaient déjà pas sentir, installa l’horrible esthète Cedric à Hampton et quand il fut certain que ce dernier allait infester la région pour toujours et devenir l’un de leurs voisins les plus importants – le futur Lord Montdore, – la haine bourgeonna littéralement dans leurs cœurs. Chaque détail de la catastrophe était étudié par eux avec une passion morbide, et ces détails, j’ai honte à l’avouer, leur étaient livrés par Norma qui les tenait de moi. Mais l’air ulcéré de Norma et ses yeux révulsés d’horreur m’amusaient tant que je ne résistais pas au plaisir de la taquiner et lui dévoilais tout ce que je croyais susceptible d’augmenter encore l’indignation des Boreley.

Je ne tardai pas à découvrir que le trait dont ils se trouvaient le plus cruellement blessés était la radieuse félicité de Lady Montdore. Ils avaient tous été ravis du mariage de Polly, même ceux qui, logiquement, auraient dû prendre le parti de Lady Montdore, tels, par exemple, les parents de filles jeunes et jolies, qui, parlant de la mère de Polly, furent pourtant les premiers à s’écrier : « Bien fait pour elle ! » Ils la haïssaient et assistèrent avec jubilation à son abaissement. Il leur parut que les derniers jours de Lady Montdore, qui ne les invitait jamais à ses « parties », se trouvaient désormais assombris à souhait par un chagrin qui aurait tôt fait de mener au tombeau cette méchante femme aux cheveux gris. Le rideau se lève sur le dernier acte, et, aux fauteuils d’orchestre, s’écrasent tous les Boreley, yeux exorbités, pour contempler avec exultation l’agonie, l’effondrement, les tambours voilés de crêpe, le catafalque, le défilé devant le caveau, la descente du cercueil, la nuit. Mais que se passe-t-il ? Sur la scène étincelante, Lady Montdore, souple comme un jeune chat, ses cheveux gris teints d’un bleu étrange, apparaît en bondissant, au bras d’un partenaire, d’un terrible enfant de Sodome, ou de Gomorrhe, ou de Paris, et se lance avec lui dans un fandango déchaîné. Comment ne se seraient-ils pas étouffés de colère ?

Je trouvais, pour ma part, ce dénouement tout simplement inespéré, car j’ai toujours aimé voir les gens heureux autour de moi, et la nouvelle atmosphère qui régnait à Hampton était celle d’un bonheur complet et sans mélange. Une vieille dame, la plus égoïste des créatures assurément, qui ne méritait rien d’autre que la solitude et la maladie (mais, qui de nous mérite mieux ?), se voit soudain gratifiée d’un de ces miracles dont la vie se montre si avare : elle rajeunit, reprend goût à l’existence, s’amuse ; un garçon charmant, dévoré d’un grand amour de la beauté et du luxe, un tant soit peu vénal peut-être (mais qui de nous ne l’est pas quand l’occasion s’en présente ?), un garçon dont la vie demeurait soumise aux humeurs d’extravagants barons, se découvre inopinément, de la manière la plus imprévue et la plus légitime, deux parents qui l’adorent et un immense héritage : autre miracle ; Archie, le conducteur de camion, arraché aux longues nuits glaciales sur les routes, aux pénibles reptations sous sa voiture en panne et voué désormais à l’astiquage des bronzes d’art dans un salon chaud et parfumé ; Polly, mariée au grand amour de sa vie ; Boy, marié à la plus grande beauté de l’époque : cinq miracles, cinq destinées bienheureuses… Et les Boreley trouvaient encore à se plaindre ! Cette famille, pensais-je, doit vraiment détester la race humaine pour souffrir à ce point du bonheur des autres.

Je fis part à Davey de ces impressions apaisantes. Il tiqua aussitôt :

« Je ne vois pas, dit-il, pourquoi tu insistes autant sur l’âge avancé de Sonia et sur sa mort imminente. Elle n’a guère que soixante ans, tu sais, dix ans à peine de plus que ta tante Emily.

— Enfin, Davey, elle a quarante ans de plus que moi ; il est bien naturel qu’elle me paraisse vieille. Les gens qui ont quarante ans de plus que vous doivent bien vous sembler âgés tout de même ! Reconnaissez-le ! » Davey le reconnut. Il admit également qu’il est délicieux d’être entourés de gens heureux, dans la mesure toutefois où ces gens vous inspirent de la sympathie, et que, s’il éprouvait, quant à lui, une certaine affection pour Lady Montdore, Cedric, par contre, ne lui inspirait aucun attachement d’aucune sorte.

« Vous n’aimez pas Cedric ? m’écriai-je, éberluée. Comment est-ce possible ? Je l’aime à la folie, moi ! » Il me répondit qu’à un petit bouton de rose comme moi, Cedric devait, en effet, immanquablement paraître une créature mystérieuse, issue d’un monde quasi fabuleux ; mais que lui, Davey, avait trop roulé sa bosse dans tous les milieux du Continent, avant de rencontrer et d’épouser tante Emily, pour ne pas savoir à quoi s’en tenir sur les garçons de l’espèce de Cedric.

« Vous avez bien de la chance, dis-je. Il me semble que c’est une espèce délicieuse. Et si vous croyez que je leur trouve un charme mystérieux, vous vous trompez du tout au tout, mon cher Dave. Cedric est pour moi une sorte d’adorable nurse.

— Une adorable nurse ! Un ours polaire, un tigre, un puma, un animal féroce et indomptable, oui ! Ils finissent toujours par tourner mal, d’ailleurs ; prends patience, Fanny, et tu verras ! Ce vernis d’artiste noircira bientôt et, pour Sonia aussi, la fin sera cruelle, je te le prédis. J’ai trop d’expérience pour me tromper.

— Je ne vous crois pas. Cedric adore Lady Montdore.

— Cedric, dit Davey, n’aime que Cedric. C’est un fauve de la jungle et, dès que l’envie lui en prendra, il déchirera en petits morceaux sa chère tante Sonia, puis disparaîtra dans la brousse d’où il est sorti. Note bien ce que je te dis, Fanny !

— Eh bien ! répondis-je, voilà, au moins, qui remplira d’aise le cœur des Boreley ! »

À cet instant, Cedric en personne fit son apparition dans mon salon et Davey se leva aussitôt pour prendre congé. Après toutes les choses horribles qu’il venait de proférer, oncle Davey craignait sans doute de se montrer, en ma présence, trop cordial envers son ours polaire. On avait du mal à ne pas être cordial envers Cedric ; il était si désarmant.

« Je ne te reverrai pas, Fanny, dit Davey, avant mon retour de croisière.

— Oh ! s’écria Cedric, vous partez en croisière ? Quel adorable délassement ! Et pour où ?

— J’ai besoin d’un peu de soleil. Je donnerai quelques conférences sur les fouilles de Minos et dépenserai le moins possible.

— J’aimerais, dis-je, que tante Emily vous accompagne. Cela lui ferait tant de bien !

— Elle ne quittera pas la maison tant que Siegfried aura encore un souffle de vie, dit Davey. Tu sais comment elle est. »

Lorsqu’il fut parti, je dis à Cedric :

« Qu’en pensez-vous ? Il est bien capable de pousser jusqu’en Sicile et d’aller voir Boy et Polly. Comme ce serait intéressant ! »

Cedric, bien entendu, était absolument fasciné par tout ce qui touchait à Polly.

« Quand avez-vous reçu de ses nouvelles pour la dernière fois ? me demanda-t-il.

— Oh ! il y a des mois. Et encore n’était-ce qu’une carte postale. Je suis ravie à l’idée que Davey va les revoir ; il raconte si bien le moindre événement. Il faudra qu’il nous dise comment marche le ménage.

— Sonia n’a pas encore prononcé le nom de Polly en ma présence, dit Cedric. Pas une seule fois.

— C’est la preuve qu’elle ne pense jamais à elle.

— J’en suis convaincu. Cette Polly devait avoir bien peu de personnalité pour ne pas laisser un souvenir plus vif dans le cœur de ceux qui vivaient auprès d’elle.

— Personnalité ? dis-je. Je ne sais pas. Le grand atout de Polly, c’est sa beauté.

— Décrivez-la.

— Oh ! Cedric, je vous l’ai décrite des centaines de fois ! »

J’étais prête d’ailleurs à recommencer, car l’air vexé de Cedric, à chaque description, m’amusait énormément.

« Eh bien ! dis-je, ainsi que je vous l’ai expliqué souvent déjà, Polly est si radieusement belle qu’on ne prête guère attention à ses propos ou aux autres qualités de sa personne. On n’éprouve qu’un désir en sa présence, c’est de la regarder sans fin. »

Comme toujours quand je parlais ainsi, Cedric prit un air boudeur.

« Plus belle que soi-même ? demanda-t-il.

— Elle vous ressemble beaucoup, Cedric.

— Vous le prétendez, mais je n’ai pas remarqué que vous me regardiez sans fin ; bien au contraire, vous m’écoutez avec intérêt, mais vous regardez tout le temps par la fenêtre.

— Je vous assure que vous lui ressemblez beaucoup, dis-je, mais, tout de même, elle doit être plus belle que vous, ne serait-ce que pour ce don d’aimanter les regards. »

Tout cela était parfaitement vrai, et je ne le disais pas uniquement, pour taquiner le pauvre Cedric et le rendre jaloux. Il avait un peu de la beauté de Polly et était joli garçon, mais son apparence ne soulevait pas obligatoirement l’enthousiasme général.

« Je devine pourquoi, dit Cedric. C’est ma barbe. Impossible de me raser d’assez près. Je vais aujourd’hui même commander de la cire épilatoire à New-York. Vous n’imaginez pas quel martyre cela peut être ! Mais, si vous devez me regarder dans l’avenir, je suis prêt à tout souffrir.

— N’en faites rien ! dis-je en riant. Votre barbe n’est pas fautive. Je vous répète que vous ressemblez à Polly, mais en moins beau. Lady Patricia aussi lui ressemblait, et pourtant quelle différence ! Polly a quelque chose de plus, que je demeure incapable de définir. C’est ainsi, croyez-moi.

— Que peut-elle avoir de plus, sinon la barbe en moins ?

— Lady Patricia non plus n’avait pas de barbe !

— Vous êtes une horrible fille. Mais tant pis, j’essaierai tout de même et vous verrez ! Quand j’étais jeune et imberbe, les gens me dévoraient des yeux, même en Nouvelle-Écosse. Ah ! quelle chance vous avez, Fanny, de n’être pas une beauté : Vous ne connaîtrez pas les agonies par où l’on passe lorsque l’on perd ses charmes !

— Merci ! dis-je.

— Et puisque nous ne pouvons évoquer Polly sans nous dire des choses désagréables, parlons un peu de Boy.

— Ah ! quant à celui-ci, personne ne l’a jamais trouvé joli. Boy est vieux, ratatiné, hideux.

— Mais non, Fanny, vous faites erreur, ma chère. Une description n’a d’intérêt que si elle est sincère et véritable. J’ai vu des quantités de photographies de Boy – les carnets de Sonia en sont pleins – Boy jouant au diabolo, Boy en bandes molletières pendant la guerre, Boy et son porteur hindou. Depuis le retour des Indes, plus rien ! Sonia a dû perdre son kodak pendant le voyage, car les Extraits de notre séjour n’ont pas eu de suite. Cela remonte à trois ans à peine, et Boy était encore éblouissant à cette époque, le genre d’homme que j’adore : massif, avec de belles rides profondément marquées ; un homme qui inspire confiance.

— Confiance ! m’écriai-je. Ah ! non, par exemple !

— Pourquoi le haïssez-vous tant, Fanny ?

— Je n’en sais rien ; il me donne la chair de poule. Et tellement snob !

— J’aime les snobs, dit Cedric. J’en suis un moi-même.

— Tellement snob que les vivants ne lui suffisent pas ; il veut connaître l’histoire des morts – des morts nobles et titrés, bien entendu. Il se plonge dans leurs mémoires, tout heureux de pouvoir parler de sa chère duchesse de Dino ou citer, d’un ton approbatif, un mot de Lady Bessborough. Il sait par cœur les généalogies et connaît sur le bout du doigt les parentés de tout le monde – je veux dire des familles royales, princières, etc. Après quoi, il écrit des livres sur tous ses chers fantômes et a vraiment l’air de croire qu’ils lui appartiennent en exclusivité. Pouah ! Quelle horreur !

— Exactement ce que je pensais, dit Cedric. Un homme beau et cultivé, une de ces natures comme je les aime. Et doué en outre. Ses tapisseries sont simplement merveilleuses ! Et ses toiles – il y en a des douzaines dans la salle de squash – valent celles du Douanier : paysages peuplés de gorilles. Hardi et original.

— Des gorilles ? Lord et Lady Montdore, vous voulez dire ! Sans compter quelques modèles bénévoles.

— Eh bien ! n’est-ce pas le comble de l’originalité et de l’audace de représenter en gorilles mon oncle Montdore et ma chère tante ? Personnellement, je n’aurais pas osé. Ah ! Polly est une heureuse fille !

— Les Boreley sont persuadés que vous finirez par épouser Polly. »

Norma, la veille, avait formulé devant moi cette palpitante prévision. Elle pensait que ce serait un coup mortel pour Lady Montdore, et les Boreley ne se tenaient pas d’impatience à cette idée.

« C’est bien sot de leur part, ma chère. J’aurais pensé qu’il suffisait d’un regard sur soi-même pour se convaincre de l’invraisemblance d’un tel événement. Que racontent encore les Boreley à mon sujet ?

— Cedric, organisons une rencontre entre Norma et vous. Je meurs d’envie de vous voir ensemble.

— Merci, ma chère. Non, merci, je n’y tiens pas.

— Mais pourquoi ? Vous m’accablez de questions sur ce qu’elle dit et elle en fait autant en ce qui vous concerne. Mieux vaudrait vous questionner l’un l’autre, sans intermédiaire.

— Pour ne rien vous cacher, ma chère, je redoute qu’elle ne me rappelle les gens de la Nouvelle-Écosse ; chaque fois que j’évoque cet affreux pays, je fais une crise de dépression – pluie, grande pluie, tempête. Le charpentier de Hampton m’y fait penser aussi – ne me demandez pas pourquoi, c’est un fait – et j’évite, à tout prix, de le regarder quand je le rencontre. Pourquoi suis-je si à mon aise à Paris ? Parce qu’il n’y a pas, dans cette ville, la moindre ombre de ressemblance avec la Nouvelle-Écosse ; et c’est aussi pourquoi, sans doute, j’ai pu supporter le baron pendant de si longues années. Il est permis de supposer que le baron vient de quelque contrée orientale ; mais pas de la Nouvelle-Écosse, non, en tout cas, pas de la Nouvelle-Écosse. Tandis que les Boreley semblent en être importés tout droit ; c’est un pays peuplé de Boreley. Mais si, pour la raison que je viens de dire, je refuse de les voir, je demeure cependant curieux d’entendre parler d’eux et de savoir ce qu’ils pensent de soi-même. Allez, Fanny, racontez !

— Eh bien ! Norma, que je viens de rencontrer en faisant mes courses, ne parle que de vous. Il semble, en effet, que vous avez, hier, à votre retour de Londres, voyagé avec son frère Jock, qui en a l’esprit dérangé au point de ne plus pouvoir désormais penser à autre chose.

— Oh ! c’est passionnant ! Comment m’a-t-il reconnu ?

— Il n’y avait pas à s’y tromper. Les lunettes, le passepoil de votre manteau, votre nom sur votre valise. Vous ne voyagez pas incognito, Cedric.

— Oh ! je vois.

— Donc, à en croire Norma, Jock vécut, tout au long du trajet, dans des transes horribles, un œil sur vous, l’autre sur la sonnette d’alarme, et s’attendant, à chaque instant, à ce que vous vous jetiez sur lui.

— Bon divine ! À quoi ressemble-t-il, ce Jock ?

— Vous devriez le savoir. Il paraît que vous étiez seuls, lui et vous, dans votre compartiment, de Reading à Oxford.

— Ma foi, ma chérie, je me souviens seulement d’un horrible assassin moustachu, assis dans un coin. Je m’en souviens d’autant mieux que je n’ai cessé de penser : « Oh ! quel bonheur d’être soi-même et non une créature de ce genre ! »

— Ce devait être Jock. Poivre et sel ?

— Tout juste. Oh ! Oh ! Alors c’était un Boreley ? Pouvez-vous imaginer que les gens lui font souvent des propositions dans les trains ?

— Il prétend que vous lui avez lancé des regards magnétiques à travers vos lunettes.

— La vérité, c’est que son costume de tweed était sensationnel.

— Ensuite, à ce qu’on m’a dit, vous l’avez obligé à descendre votre valise du filet, à Oxford, en prétextant qu’il vous était interdit de soulever des objets lourds.

— On me l’a interdit, c’est vrai. Ma valise était fort lourde et, naturellement, il n’y avait pas un porteur en vue sur le quai ; j’aurais pu me faire mal. Et d’ailleurs, tout s’est très bien passé, et il m’a descendu mon sac le plus gentiment du monde.

— Oui. Mais maintenant il crève de colère à l’idée de l’avoir fait. Il dit que vous l’avez hypnotisé.

— Oh ! pauvre garçon, c’est un sentiment que je connais si bien !

— Qu’y avait-il dans cette valise, Cedric ? Jock assure qu’elle pesait une tonne.

— Des complets, dit Cedric, et quelques petites crèmes pour mon visage. Très peu, en vérité. J’ai découvert un nouvel onguent dont on s’enduit pendant les heures de repos, ma chère, et il faudra que je vous en parle.

— Et maintenant, tout le monde se dit : « Vous voyez ! S’il a pu amadouer le vieux Jock, rien d’étonnant qu’il ait embobiné les Montdore. ! »

— Et pourquoi, au nom du Ciel, désirerais-je embobiner les Montdore ?

— Pour leur testament, leur héritage. Pour vivre à Hampton.

— Ma chère, ne vous faites pas d’illusions. Chèvres-Fontaine est dix fois plus beau que Hampton.

— Mais pourriez-vous retourner y vivre, Cedric ?

Cedric me lança un méchant regard et poursuivit :

— Les gens, en tout cas, devraient bien comprendre qu’il ne sert à rien de se cramponner aux héritages éventuels ; cela n’en vaut pas la peine. Un de mes amis se croyait obligé de passer plusieurs mois, chaque année, dans la Sarthe, auprès d’un vieil oncle dont il convoitait l’héritage. Ces séjours lui étaient un véritable martyre, car il savait que son bien-aimé, resté à Paris, lui était infidèle et, qui plus est, la Sarthe est une région absolument lugubre. Il persévérait néanmoins avec un grand courage. Et qu’arriva-t-il, en fin de compte ? Le vieil oncle mourut, mon ami hérita la maison dans la Sarthe, et maintenant il se croit obligé de s’y enterrer, comme un mort vivant, afin de se convaincre qu’il n’a pas gaspillé en vain les plus beaux mois de sa jeunesse dans ce pays abominable. Vous me suivez ? Nous tombons dans un cercle vicieux ; or il n’y a rien de vicieux en moi. La vérité, c’est que j’aime Sonia et voilà pourquoi je reste à Hampton. »

Je le crus sincèrement. Cedric vivait dans le présent, et sa nature ne le portait pas à se tracasser d’un héritage à venir. Une sauterelle, un lis des champs ; je ne trouve pas, pour le définir, de meilleures comparaisons.

 

Au retour de sa croisière, Davey m’appela au téléphone et s’invita à déjeuner afin de me parler de Polly. Il me sembla que Cedric pourrait venir aussi et apprendre, de la bouche même de Davey, toutes les nouvelles que ce dernier rapportait de son voyage. Davey d’ailleurs, était mis en verve par une plus large audience, même s’il n’en aimait pas les membres ; je téléphonai donc à Hampton et Cedric accepta, non sans un plaisir marqué, d’assister au déjeuner prévu. Il me demanda même si je verrais quelque inconvénient à l’accueillir pendant un jour ou deux :

« Sonia est partie faire sa cure d’orange – oui, diète totale, jus d’orange excepté ; mais ne vous mettez pas en peine pour elle, je suis sûr qu’elle trichera. Oncle Montdore est aux Lords et je me sens bien triste, tout seulet à Hampton. J’aimerais m’installer chez vous et visiter Oxford en détail, chose impossible lorsque Sonia est en liberté. Ce sera délicieux, Fanny. Merci, chérie. Une heure juste, entendu. »

Alfred était très occupé à cette époque et je fus ravie à la perspective de jouir de la compagnie de Cedric pendant quelques jours. Je pris soin de faire le vide autour de moi, en prévenant tante Sadie du séjour de Cedric et en priant mes petits étudiants de cesser, pour un temps, leurs visites.

« Qui est cet enfant boutonneux ? m’avait, un jour, demandé Cedric après qu’eût disparu comme un éclair, sur un signe de moi, un garçon qu’il avait trouvé accroupi devant ma cheminée.

— Pour moi, il incarne le jeune Shelley, répondis-je, sentencieusement.

— Et pour moi, le jeune Woodley. »

Davey arriva le premier.

« Cedric vient déjeuner, lui dis-je. Attendez-le pour commencer. »

Je voyais qu’il éclatait d’envie de me raconter son voyage.

« Cedric ? s’écria Davey, quel ennui ! Chaque fois que je viens ici, ce monstre est fourré dans quelque coin, à croire qu’il a pris pension chez toi. Qu’en pense Alfred ?

— À vrai dire, je doute qu’il l’ait jamais rencontré. Venez voir mon fils, Dave.

— Navré d’être en retard, mes chéris, dit Cedric en entrant sur un pas de danse. Mais il faut conduire si lentement, en Angleterre, à cause de tous ces Herrschaften en promenade. Expliquez-moi pourquoi les routes anglaises sont couvertes de vieux invalides en costume de tweed ?

— Ce sont des colonels en retraite, dis-je. Les vieux colonels ne se promènent-ils jamais sur les routes, en France ?

— Non. Ils sont bien trop impotents. Ils ont tous perdu une jambe ou deux à la guerre et ont été terriblement gazés. Je vois maintenant que, lorsque les Français se battent, ils le font avec beaucoup plus d’acharnement et de sérieux que les Anglais. Je connais cependant un colonel, à Paris, à qui il arrive de courir les antiquaires.

— Et par quoi remplacent-ils leurs promenades ? demandai-je.

— Par un exercice tout à fait différent, ma chérie. Vous avez déjà commencé à parler de Boy ? Non ? Que vous êtes aimable ! J’ai été mis en retard par un appel téléphonique de Sonia. Elle est dans tous ses états – j’ai cru comprendre qu’on l’avait pincée en train de chiper le déjeuner des infirmières. Bref, elle a comparu devant le directeur qui l’a vertement réprimandée et menacée, si elle recommençait ou se procurait le moindre aliment défendu, de la flanquer à la porte. Pensez donc ! Pas de dîner, à peine un jus d’orange à minuit et, au petit matin, être réveillée par une odeur de harengs grillés ! Bien entendu, la pauvre chérie n’a pas résisté : elle a rampé hors de sa chambre et réussi à subtiliser un hareng qu’elle cachait en hâte sous sa robe de chambre au moment où ils l’ont découverte. Grâce au Ciel, elle en avait mangé les trois quarts avant qu’ils soient parvenus à le lui arracher. La vérité c’est qu’elle s’est sentie démoralisée dès le début de sa cure, en découvrant votre nom, Davey, dans le registre des clients. Il paraît qu’elle a poussé un cri affreux et s’est exclamée : « Comment ! Davey Warbeck, ce squelette ambulant ! Que venait-il faire ici ? » Ils ont répondu que vous aviez suivi la cure dans l’espoir de prendre du poids. En voilà une idée !

— L’idée, dit Davey, furieux, c’est de bien me porter. Si vous êtes trop gras, vous maigrissez, et si vous êtes trop maigre, vous engraissez. Il me semble qu’un enfant comprendrait cela. Mais jamais Sonia ne supportera le régime, elle n’a aucune volonté.

— Exactement comme soi-même, pauvre chérie, dit Cedric. Mais alors, comment allons-nous faire pour perdre ces kilos en excédent ? Vichy, peut-être ?

— Mon cher, dis-je, pensez aux kilos qu’elle a déjà perdus. Elle est d’une maigreur ! Faut-il vraiment qu’elle mincisse encore ?

— Juste un peu, autour des hanches, dit Cedric. Lorsqu’elle porte un jersey, cela crève les yeux. Et puis elle a encore un soupçon de bourrelet le long des côtes. En outre, ils assurent que le jus d’orange éclaircit le teint. Oh ! je fais des vœux pour qu’elle tienne le coup quelques jours encore ! Dans son propre intérêt, vous savez. Une autre cliente de la clinique lui a, paraît-il, indiqué un endroit, dans le village, où l’on sert des thés complets ; je l’ai suppliée de se montrer prudente. Après l’algarade de ce matin, ils vont être sur le qui-vive ! La moindre infraction serait fatale. Qu’en pensez-vous, Davey ?

— Oui, dit Davey. Ils sont stricts en diable. Et ils ont raison. »

Nous passâmes à table et la parole fut donnée à Davey.

« Autant vous dire tout de suite que je ne les crois pas heureux du tout. »

Davey, comme chacun sait, avait une forte tendance à voir toujours les choses en noir, mais il avait parlé si gravement, d’un ton si pénétré que je ne doutai pas un instant qu’il eût raison.

« Oh ! Dave. Ne dites pas cela ! Quelle tristesse ! »

Cedric ne connaissait pas Polly et n’éprouvait pour elle aucune attirance ; il demeura donc indifférent à cette sinistre assertion et interrompit en hâte :

« Cher Davey, vous allez trop vite. Le nouveau venu que je suis veut tout savoir. Donc, vous avez quitté votre bateau…

— Je débarquai à Syracuse, après leur avoir télégraphié d’Athènes que je relâcherai un jour seulement en Sicile. Ils m’attendaient sur le quai, avec un taxi. Ils n’ont pas d’auto.

— Des détails, je vous en prie. Comment étaient-ils habillés ?

— Polly portait une robe très simple de cotonnade bleue. Boy était en shorts.

— Hm ! dis-je. Je n’aimerais pas voir les genoux de Boy.

— Ils sont très bien, dit Davey, décidé à défendre Boy, comme d’habitude.

— Et Polly ? Toujours belle ?

— Moins belle (Cedric parut enchanté à cette nouvelle) et terriblement maussade. Mécontente de tout. Elle a horreur de vivre à l’étranger, ne parvient pas à apprendre l’italien, parle en hindoustani aux domestiques et se plaint qu’ils lui volent ses bas…

— Vous allez beaucoup, beaucoup trop vite, s’écria Cedric. Laissez pour l’instant les bas volés. Nous sommes encore dans le taxi. Un long parcours ?

— Une heure environ. Et d’une beauté proprement inexprimable – la vue, bien entendu. Leur villa est à mi-colline, orientée au sud-est, dominant une cascade d’oliviers, de pins-parasols et de vignes qui dévalent jusqu’à la mer – le classique paysage méditerranéen dont on ne se lasse jamais. Ils ont loué la villa, meublée, à des Italiens et s’en plaignent sans cesse ; il semble que ce soit là leur préoccupation majeure. Je reconnais que la maison manque de confort pour y passer l’hiver : pas d’autre chauffage que des cheminées qui fument et ne tirent pas, jamais d’eau chaude pour les bains, des fenêtres qui joignent mal et le reste à l’avenant. Les demeures italiennes sont construites pour la saison chaude et il peut faire diablement froid en Sicile. L’intérieur est hideux, d’une couleur marron foncé, avec des boiseries en chêne des marais ; bref, assez déprimant à habiter… Mais en cette saison, la température est idéale et on peut passer la journée entière sur la terrasse ombragée de vigne vierge et de bougainvilliers, avec d’énormes pots de géraniums un peu partout. Je ne connais pas d’endroit plus exquis – tout simplement divin !

— Oh ! Dieu, dit Cedric, s’il est vrai qu’ils ont perdu à cause de moi leur situation dans la vie, pourquoi ne puis-je pas prendre réellement leur place, de temps en temps ? J’ai une telle passion pour la Sicile !

— Ils accepteraient sûrement avec joie, dit Davey. Il m’a semblé qu’ils souffraient cruellement du mal du pays. Donc, nous arrivâmes à temps pour le déjeuner, que je mangeai sans appétit – cette terrible cuisine italienne avec des torrents d’huile !

— De quoi avez-vous parlé ?

— Eh bien ! vous savez, tout se réduisit, en fait, à une interminable lamentation sur la difficulté de leur vie, sur les prix qui dépassaient leurs prévisions, sur l’habitude invétérée des gens – des gens du village, naturellement – de toujours dire oui, oui, oui et de ne rien faire pour les aider, sur l’indélicatesse du jardinier dont ils payent les gages pour en obtenir des légumes que le coquin va vendre au marché, où ils se voient contraints de les acheter à double prix ! Quoi encore ? Ils gémissent sur le dénuement de la maison où ils ne trouvèrent même pas une bouilloire, en arrivant, où les couvertures étaient dures comme du bois, les interrupteurs cassés et les lits sans lampes de chevet : enfin toute la série des jérémiades communes à ceux qui louent des maisons meublées ; c’est une litanie que je connais par cœur. Après le déjeuner, la chaleur devint accablante, au grand déplaisir de Polly qui se retira dans sa chambre dont elle ferma volets et rideaux ; je restai sur la terrasse avec Boy et je pus alors tâter sérieusement le terrain. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il est mal – et bien maladroit – d’éveiller prématurément les instincts des petites filles et de les jeter ainsi dans les transes de l’amour ; le pauvre Boy, en tout cas, paie cher une telle erreur. Il n’a positivement rien à faire du matin au soir, sauf arroser ses géraniums, et vous savez combien l’eau est funeste à cette espèce de plantes ; le résultat, c’est qu’elles poussent tout en feuilles. Je le lui ai fait remarquer. Il n’a personne à qui parler, pas de club, pas de London Library, pas de voisins et, surtout, pas de Sonia pour le tenir au courant de tout ce qui le passionne. Je me demande s’il a jamais mieux compris quelle place Sonia tenait dans sa vie. Polly est incapable de le distraire, cela saute aux yeux ; pis encore, elle l’agace horriblement, de mille façons. Elle est si typiquement anglaise, vous savez, jamais satisfaite de rien ; elle a pris la villa en horreur, et les gens, et même le climat. Boy, du moins, a l’habitude de vivre à l’étranger ; il parle magnifiquement l’italien et était tout disposé à s’intéresser au folklore local et aux choses de la Sicile ; mais ces découvertes se font plus agréablement à deux, et Polly est si décourageante. Tout lui paraît assommant et dégoûtant ; elle n’a qu’une envie : retourner en Angleterre.

— Curieux, dis-je, qu’après cinq années passées aux Indes elle soit restée tellement anglaise.

— Oh ! ma chère enfant, à quelques détails près – la majesté du maître d’hôtel ou la chaleur de l’été – je ne vois guère de différence entre Hampton et le palais du vice-roi ; et encore ce dernier était-il sans doute fréquenté par moins d’étrangers qu’on n’en rencontre communément à Hampton. Non, crois-moi, son séjour aux Indes n’a en rien préparé ton amie à son rôle actuel de maîtresse de maison sicilienne. Elle est à bout de nerfs et voilà ce pauvre garçon de mari, emprisonné depuis des mois avec une petite fille furieuse qu’il a connue au berceau. Ce n’est vraiment pas réjouissant, admets-le.

— Je croyais, dit Cedric, qu’il adorait les ducs. La Sicile est pleine de ducs qui sont, en vérité, de célestes créatures.

— Tellement célestes, enchaîna Davey, qu’ils ne mettent plus guère les pieds dans leurs terres siciliennes. Et d’ailleurs Boy n’éprouve pas pour ceux-ci la même considération que pour les ducs anglais ou français.

— Pour cela, il a tort. Personne ne saurait être plus noble que Pincio. Mais si Boy les méprise – je concède que certains d’entre eux sont un peu irréels – et s’il est condamné à vivre à l’étranger, pourquoi, au nom du Ciel, ne se fixe-t-il pas à Paris ? C’est une ville qui regorge de ducs authentiques – cinquante, pour être exact. Souppes m’a tout expliqué ; vous savez comment ils sont dans cette secte : impossible de les faire parler d’autre chose que d’eux-mêmes.

— Mon cher Cedric, les Dougdale sont très pauvres ; pauvres au point de ne pouvoir vivre en Angleterre, et à Paris moins encore. Leur séjour en Sicile n’a pas d’autre raison et, n’était la question d’argent, ils reviendraient chez eux comme des flèches. Boy a perdu pas mal de plumes dans le crash de l’automne dernier et m’a confié que, s’il n’avait pas loué Silkin un bon prix, ils se trouveraient à l’heure actuelle, Polly et lui, à peu près sans un sou. Oh ! Seigneur, quand on pense à la fortune qu’aurait eue Polly…

— S’il vous plaît, dit Cedric, ne jetez pas de cruels regards à soi-même. J’ai joué la règle du jeu.

— En tout cas, c’est une bien triste histoire qui montre où peut conduire la hantise sexuelle. Je n’ai, de ma vie, vu personne d’aussi réjoui que Boy lorsque je débarquai – un chien à qui on lâche la laisse. Il voulait tout savoir, dans les moindres détails. Le pauvre garçon se sent affreusement seul et s’ennuie à mourir. »

Pour ma part, je songeais à Polly. Si Boy souffrait à ce point de la solitude et de l’ennui, Polly, elle non plus, ne devait pas être bien heureuse. Le secret du succès ou de l’échec des relations humaines réside dans le climat que chaque personne a conscience de créer autour de son voisin ; cette Polly irritée et déçue, de quel secours pouvait-elle être à un mari mortellement triste et désolé ? Le charme de Polly – je ne parle pas de sa beauté, car chacun sait que les maris s’accoutument vite à la beauté de leurs femmes, au point de n’en plus ressentir bientôt le moindre émoi – le charme de Polly était fait de cette réserve hautaine où l’enfermaient les rêves secrets que lui inspirait Boy ; lorsque ces rêves furent sur le point de se réaliser, pendant son séjour à Alconleigh, le bonheur la rendait irrésistible. Mais, une fois l’énigme résolue et le bonheur dissipé, je comprenais que, privée de ses chères occupations minuscules et quotidiennes, de ses courses chez Mme Rita, chez Debenham ou chez son coiffeur, Polly, trop indolente d’ailleurs pour se créer de nouveaux intérêts dans la vie, risquait fort de sombrer dans une irrémédiable mélancolie. Je la savais hors d’état de trouver une consolation dans l’étude du folklore sicilien et sans doute était-il encore trop tôt pour qu’elle en trouvât auprès des gentilshommes de ce pays.

« Oh ! mon Dieu, dis-je, si Boy n’est pas heureux, je doute que Polly puisse l’être, pour sa part. Oh ! pauvre Polly !

— Pauvre Polly… Hm ! Du moins est-ce sa propre idée qu’elle réalise, dit Davey. Mon cœur, à moi, saigne pour le pauvre Boy. Il ne pourra pas dire que je ne l’ai pas mis en garde !

— Pas d’enfant en perspective ? Aucun signe ?

— Aucun signe visible. Mais, tout, compte fait, depuis combien de temps sont-ils mariés ? Dix-huit mois ? Il a fallu dix-huit ans à Sonia pour mettre Polly au monde.

— Bonté divine ! m’écriai-je. Je n’ose pas songer à ce que, dans dix-huit ans d’ici, le Satyre pourra bien… »

Un regard irrité de Davey – un regard que je connaissais bien – m’empêcha de terminer ma phrase.

« Peut-être est-ce une des causes de leur tristesse ? repris-je avec embarras.

— Peut-être, dit Davey. Mais je puis dire qu’ils m’ont fait une impression pénible. »

À cet instant, Cedric fut appelé au téléphone et Davey me dit, à vois basse :

« Entre nous, Fanny, et ne le répète à personne, je crois que Polly a de gros ennuis avec Boy.

— Juste Ciel ! dis-je. Des filles de cuisine ?

— Non, dit Davey. Pas des filles de cuisine.

— Davey ! Quelle horreur ! » dis-je, bouleversée.

Cedric revint et nous annonça que Lady Montdore avait été prise, en flagrant délit, en train de s’empiffrer dans le salon de thé voisin de la clinique et renvoyée sur-le-champ. Elle avait donné l’ordre au chauffeur qui venait la chercher de prendre Cedric au passage.

« Et voilà, conclut Cedric d’une voix lugubre. Il me faut renoncer à mon petit séjour chez vous, Fanny. Dieu sait pourtant quel plaisir j’en attendais ! »

Il m’apparut, à l’entendre, que Cedric, en organisant cette cure de jus d’orange, avait songé moins à débarrasser Lady Montdore de quelques kilos superflus, qu’à se débarrasser lui-même de son hôtesse pendant une semaine ou deux. Vivre dans la constante intimité de tante Sonia devait exiger un terrible effort, même de Cedric, si pourvu cependant d’imagination et d’énergie. Sans doute s’était-il estimé en droit de jouir d’un bref repos après un an d’une si redoutable expérience.

L'amour dans un climat froid
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